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Les services de santé au travail, acteurs incontournables de la gestion de crise

Adoptant parfois difficilement la consultation par téléphone ou visioconférence, les professionnels de santé au travail sont très sollicités par les entreprises pour du conseil en management et soutien psychologique. Ce rôle central durant la période de pandémie pourrait faire évoluer le débat lorsque reprendront les discussions sur la réforme de la santé au travail.

Une instruction, une ordonnance, un décret et enfin un questions-réponses. Le gouvernement n'a pas oublié les services de santé au travail dans son programme de bataille contre la propagation du Covid-19. En adaptant la loi pour permettre à ces professionnels de recentrer leurs missions sur la prévention du virus, l'Etat compte faire de la médecine du travail un élément majeur de soutien aux entreprises. Et gare à ceux qui tenteraient de se défiler. "La direction générale du travail a poussé un gros coup de colère devant la fermeture totale d'un certain nombre de SST suite à l'annonce du confinement", témoigne Anne-Michèle Chartier, médecin du travail et nouvelle responsable santé au travail de la CFE-CGC. Dans son questions-réponses publié le 20 avril, le ministère du travail a rappelé aux SST qui souhaiteraient recourir au chômage partiel qu'ils exercent "une mission essentielle de protection de la santé et de la sécurité des salariés", et qu'une demande d'activité partielle pour l'ensemble des personnels d'un SST n'était pas envisageable.

Hervé Rabec est directeur général du service aux entreprises pour la santé au travail (Sest) d'Ile-de-France. Aucun de ses salariés n'est au chômage partiel. "Nous avons fermé certains centres d'accueil mais les autres restent ouverts pour procéder aux visites médicales prioritaires. Le personnel médical est soit de permanence dans l'un des centres qui accueillent du public, soit en télétravail. Mais la moitié des salariés de mon service, notamment les infirmiers, ont signé des conventions de mise à disposition auprès de l'assistance publique ou des pompiers."

Visio et téléphone

Sur le terrain, les visites médicales sont reservées aux salariés prioritaires. Les SST ont d'abord été incités à maintenir en priorité les visites d'embauche dans les secteurs jugés "essentiels" comme la santé ou la distribution alimentaire, ceci afin d'éviter de retarder les embauches. Puis une ordonnance et un décret ont délimité plus précisément le cercle des salariés "à risque" dont il convenait de ne pas reporter les examens.

Mais ces visites ne sont pas toutes exécutées en présentiel. "Certains salariés doivent se déplacer pour un examen physique, notamment les patients atteints de pathologies internes qu'on ne peut pas appréhender à distance, explique Anne-Michèle Chartier. Ou encore les postes de sécurité qui nécessitent un examen de la vision, ou les postes de conduite qui supposent une prise de tension. Mais pour d'autres, la téléconsultation ou même une consultation par téléphone peuvent suffire. Le problème, c'est que nous ne sommes pas encore certains de la validité des visites passées de cette façon."

"Les professionnels de santé sont souvent frileux sur le sujet de la téléconsultation en France, ajoute Hervé Rabec. En France, le médecin du travail est issu d'un cursus universitaire de haute qualité qui forme des praticiens. Ils apprennent qu'il faut ausculter, prendre la tension... La notion de contact physique est très ancrée culturellement. Or, notre métier est un métier de prévention, nous devons conseiller les salariés afin qu'ils ne prennent pas de risques dans leur métier. La situation actuelle force un peu la main de ces médecins, mais ils se rendent compte que la téléconsultation fonctionne souvent bien pour nos missions. Je pense que cette crise va vraiment changer les mentalités au sujet de la médecine à distance".

Boom des demandes de soutien psychologique

Une grande partie de l'activité des services de santé est aujourd'hui dirigée vers le conseil aux entreprises. Les professionnels de santé aiguillent, depuis leur domicile, les employeurs dans la mise à jour de leur document unique, et participent aux téléconférences des réunions CSE lorsque ces dernières abordent la gestion de la crise. Ils répondent également aux nombreuses questions sur la façon d'adapter les règles de fonctionnement de l'entreprise à cette période difficile. "Au début, nous avions énormément de questions sur les salariés qui revenaient de pays à risque, explique Hervé Rabec. Il y a aussi beaucoup d'attentes sur ce qu'il convient de faire lorsqu'un collaborateur pense qu'il est en train d'avoir des symptômes, ou encore sur la manière d'adapter un poste en limitant les risques. Mais j'ai l'impression que les entreprises sont encore plus en demande de soutien psychologique. Nous les aidons en particulier sur le management à distance : trouver le temps d'appeler les équipes, leur demander régulièrement comment ils vont, trouver le ton juste... En temps normal, les managers sont déjà peu préparés à cette gestion psychologique, mais nous sommes actuellement dans une situation particulièrement atypique. Les services de ressources humaines manifestent beaucoup d'intéret pour ce type de conseil." 

Le Sest Ile-de-France a également ouvert avec le cabinet Eleas une ligne d'écoute psychologique disponible 24 heures sur 24. "Les psychologues de la cellule d'écoute sont confrontés à des cas très variables, explique Hervé Rabec. Certains salariés sont inquiets d'une éventuelle fermeture de leur entreprise pour raisons économiques. D'autres vivent des situations de tension durant le confinement avec leur famille ou ont du mal à gérer leur emploi du temps en travaillant depuis chez eux. Il y a également de nombreux phénomènes de solitude chez des personnes célibataires confinées seules. J'espère que, même après la crise, cela va nous rendre davantage attentifs sur ce que sont la solitude et l'isolement. Des situations que vivent en temps normal un grand nombre de personnes..."

Vers un pilotage national des SST ?

Selon Anne-Michèle Chartier, l'après-crise sera l'occasion d'une réflexion profonde sur la réforme de la santé au travail, dont les négociations engagées en tout début d'année ont été mises en pause. "On constate aujourd'hui que la santé publique a des liens très importants avec la médecine du travail, puisque les pouvoirs publics nous donnent un rôle à jouer dans la lutte contre le Covid-19. Je pense que cela fera avancer les reflexions sur la nécessité d'un pilotage national des services de santé au travail. On a constaté qu'en l'absence de consigne nationale, les directions de chaque SST décidaient seules de la conduite à adopter, et certains ont choisi de fermer ! Côté patronal, les services de santé au travail tenaient à garder un statut d'association loi 1901 qui garantissait leur indépendance, je pense que ce statut démontre aujourd'hui ses limites." La question du statut des SST est l'une de celles qui avaient abouti, l'été dernier, à l'échec des négociations au sein du groupe permanent d'orientation du Conseil d'orientation des conditions de travail.

Bientôt, les missions des services de santé au travail devraient encore être enrichies. Un arrêté et un décret doivent être publiés pour encadrer le recours aux tests sérologiques par les médecins du travail.

Laurie Mahé Desportes
Ecrit par
Laurie Mahé Desportes